Penser la radicalisation

Le rôle des textes dans le processus de radicalisation djihadiste

Le rôle des textes dans le processus de radicalisation djihadiste

Xavier Crettiez, professeur de science politique à Sciences Po Saint Germain en Laye, spécialiste des violences politiques.

Le second élément insiste sur l’influence du corps de doctrines et idéologies professées sur les acteurs militants. À un premier niveau, l’idéologie joue un rôle central dans la radicalisation lorsqu’elle repose sur une grammaire de violence qui vient justifier le passage à l’acte belliqueux. Lorsque l’action est conduite au nom d’une doctrine qui valorise la violence, celle-ci ne peut que s’épanouir, comme l’ont montré les expériences nationalistes ou révolutionnaires, combinant parfois ces deux dimensions, tel le cas de l’ETA au Pays basque.

Une lecture religieuse à dimension millénariste – comme celle dispensée par Daech qui retravaille avec habileté la thématique de la fin du monde présente dans l’Islam – valorise l’expérience militaire au même titre que son instrumentalisation et son détournement du concept de jihad. À un second niveau, Jean-Michel Muller parle également d’une « idéologie de la violence », considérée par ses détenteurs comme « nécessaire, légitime et honorable », constituant le symbole même du courage et la preuve de la grandeur de l’engagement. Suivant cette logique, explique J.-M. Muller, la non-violence « ne peut être que faiblesse des lâches ». Le cas de la violence djihadiste salafiste en Algérie correspond assez bien à ce raisonnement : chaque « émir djihadiste » qui accède au commandement doit prouver son courage à travers la férocité qu’il exerce. Cela a pour conséquence l’accroissement de l’intensité de la violence indiscriminée à l’égard des populations civiles, comme on a pu l’observer avec les massacres de Bentalha et Sidi-Youcef, près d’Alger, en 1997.

Le troisième élément établit un lien analytique entre idéologie et émotions en montrant la façon dont les doctrines professées suscitent chez les acteurs qui les reçoivent des réactions émotionnelles fortes susceptibles d’encourager l’action violente radicale. Incorporer les dimensions émotionnelles dans une analyse processuelle revient à reconsidérer le rôle des affects dans la construction des intentionnalités qui sous-tendent l’action violente. De nombreux travaux issus de différentes disciplines (notamment la psychologie, la sociologie et la philosophie) ont largement contribué à démontrer ce rôle des émotions dans le passage à l’acte. Clément Fabrice a théorisé cette instrumentalisation des facteurs émotionnels par l’idéologie en développant ce qu’il nomme « les mécanismes de crédulité ». En usant de « leurres cognitifs » sous forme d’un discours cohérent, ces mécanismes mettraient en échec le « filtre cognitif » (censé détecter les invraisemblances) et favoriseraient le « filtre émotionnel » (censé détecter ce qui est désirable). Cette logique repose sur un discours construit autour de registres émotionnels, tels que les sentiments de peur, de colère ou de haine, produits des dispositifs de sensibilisation, de manière à provoquer des réactions affectives, en vue de les mobiliser au profit d’une action violente. Le cas Tchétchène paraît illustratif à cet égard : l’idéologie islamiste (et nationaliste) de valorisation de la guerre sacrée contre l’infidèle ennemi a pu rentrer en résonance avec la façon extrêmement brutale avec laquelle les Russes administrent la Tchétchénie et encourage dès lors une réaction d’hostilité propre à tous les déchaînements violents. Au Moyen-Orient, la valorisation extrême du statut de martyr dans une certaine lecture religieuse de l’islam radical a pu favoriser l’adoption de formes de violences extrêmes en s’appuyant sur des discours centrés sur des sentiments de peur et de haine à l’égard de la « menace chiite ».

Dans les trois cas (idéologie comme ressort victimaire ; idéologie comme doctrine violente ; idéologie comme dispositif émotionnel), il est important de penser la conviction idéologique de façon processuelle. Gerald Bronner insiste sur ce « processus cognitif » où le croyant « s’engage pas à pas sur le chemin de l’adhésion qui, en d’autres contextes, aurait pu lui sembler déraisonnable ». La temporalité de la radicalisation est difficile à mesurer et ne saurait être identique pour chaque acteur étudié. Penser de façon homogène reviendrait à privilégier des phases et moments de basculement qui, de fait, n’existent pas pour tous de manière similaire. Comme le rappellent Annie Collovald et Brigitte Gaïti, « la temporalité de l’expérience se distingue de la temporalité des processus de radicalisation reconstruite et homogénéisée après coup autour d’“origines”, de “tournants”, de “causes et d’effets” ».

Xavier Crettiez, « Penser la radicalisation », Revue française de science politique, Vol 66, n°5, 2016, p. 715-720. Avec l’aimable autorisation des Presses de Sciences Po.