Penser la radicalisation

Dans les trois cas : idéologie comme ressort victimaire, idéologie comme doctrine violente, idéologie comme dispositif émotionnel ; il est important de penser la conviction idéologique de façon processuelle.

  • Intervenant : Xavier Crettiez

Publié en avril 2017

Quels sont les facteurs incitatifs dans les processus de radicalisation ?

Quels sont les facteurs incitatifs dans les processus de radicalisation ?

Xavier Crettiez, professeur des universités, agrégé en science politique.

En insistant sur les perceptions, on s’ouvre à l’analyse cognitive et à la prise en compte des cadres idéologiques ou doctrinaux. Trois éléments sont particulièrement intéressants dans le cadre d’une réflexion sur les engagements radicaux.

Le premier revient à prendre en compte les réactions violentes nées d’un phénomène d’indignation qui sourd d’un « cadre d’injustice » proposé par des entrepreneurs de morale à des acteurs susceptibles de les accepter comme tels. William Gamson a longuement insisté sur la capacité des cadres cognitifs à canaliser la « colère juste », celle-là même qu’il associe aux sentiments d’injustice. Eric L. Hirsch va dans le même sens lorsqu’il parle de la « montée de la prise de conscience » qui repose sur un savoir-faire militant capable d’offrir des outils cognitifs et des modes d’interprétation de l’injustice. Le sentiment d’avoir subi une injustice peut avoir comme effet un accroissement des liens de solidarité au sein d’un groupe. Ce dernier consolide son identité autour de cette injustice, fondatrice de son action. Pour qu’une injustice soit ressentie en tant que telle et puisse favoriser le processus de radicalisation, il faut que le cadre d’interprétation proposé par les organisations soit suffisamment conforme au système de croyances et de valeurs des groupes dans lesquels il se déploie.

David Snow et Robert Benford appellent cela l’entrée en résonance (frame resonance). Si l’idéologie n’a pas pour but de conduire l’acteur à user de la violence, elle peut, en revanche, servir de tremplin à l’engagement radical si le cadrage est mené de manière efficace et qu’il est accompagné de « l’apparition d’une énergique caisse de résonance multiple ». Dans le monde musulman, la lecture religieuse diffusée par un certain nombre de prédicateurs salafistes grâce aux chaînes satellitaires a permis d’enraciner un « cadre d’injustice » basé sur des explications victimaires autour de la perception d’une attaque généralisée contre l’Ummat islamique ou sur un sentiment de déclin injustifiable de la civilisation arabo-musulmane face à un Occident jugé pourtant spirituellement inférieur. La stratégie de recrutement en bloc qui, durant les toutes premières années de la guerre civile algérienne, a visé un nombre important d’individus politisés et semi-politisés proches du Front islamique du salut (FIS) renseigne sur l’importance accordée par les groupes armés affiliés au Mouvement islamique de l’Azawad (MIA) puis à l’Armée islamique du salut (AIS) au cadre d’injustice adopté par la mouvance islamique au lendemain de l’annulation des élections législatives de 1991. Dans un tout autre contexte, en Irlande du Nord et en Italie, les Brigades rouges (BR) et l’Irish Republican Army (IRA) provisoire (PIRA) ont largement capitalisé le sentiment d’indignation à l’égard de la répression menée par les gouvernements italien et britannique, comme elles ont su exploiter les sentiments d’injustice émanant des inégalités sociales attribuées aux politiques menées par ces mêmes gouvernements.